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Processus de création

Processus de création et protocoles
par Chantal LAPEYRE

Définitions possibles
L’entrée « processus » du TLLF indique : « suite de faits, de phénomènes présentant une certaine unité ou une certaine régularité dans leur déroulement ». C’est aussi, nous dit-on, un « ensemble d’opérations successives, organisées en vue d’un résultat déterminé ». Le Littré, quant à lui, l’associe à l’idée de développement, de progrès. En son sens spécialisé, le « protocole » est défini comme « instruction précise et détaillée mentionnant les opérations à effectuer dans un certain ordre ainsi que les principes fondamentaux à respecter pour exécuter une opération, réaliser une expérience. » Le terme, né dans le contexte de l’art conceptuel, désigne aussi un « ensemble de règles qu’un ou plusieurs artistes se donnent pour réaliser une œuvre, une performance ou une action ». Un exemple de protocole : Dans un article de 1953, Guy Debord cite le cas d’un randonneur qui a parcouru « la région de Hartz, en Allemagne, à l’aide d’un plan de la ville de Londres dont il avait suivi aveuglément les indications. » Ce terme de protocole a pour synonymes dans ce contexte précis : Mode d’emploi, marche à suivre, recette, feuille de route.
Dans la période contemporaine existent de très nombreuses recherches portant sur le « processus de création », et sans doute est-il préférable de conserver ce terme pour désigner l’ensemble des étapes et des opérations, dont l’unité est en quelque sorte conférée par la visée dernière : l’œuvre à produire. Le « protocole » pourrait, quant à lui, être appréhendé comme l’une des stratégies possibles mises en œuvre au cours du processus de création. En ce sens, il pourrait y avoir processus de création sans protocole (c’est-à-dire sans dispositif ou rituel, autres termes associés au « protocole » dans les arts plastiques) – alors que bien sûr le contraire ne peut être vrai.

Modes d’approche
L’analyse du processus de création requiert plusieurs approches complémentaires. La première, descriptive en son premier temps, conduit à définir le plus précisément possible les composantes du processus (qui peuvent varier en fonction des arts concernés), ainsi que ses étapes. Dans le domaine littéraire, la critique génétique peut intervenir à son tour pour mettre en valeur ces étapes et interpréter les phénomènes relevés. C’est par exemple ce que propose le volume Sur le désir de se jeter à l’eau, coécrit par Irène Fenoglio et Pascal Quignard (cf document annexe).
Cette analyse implique également une pensée du temps, à la fois sur le plan synchronique et diachronique : l’œuvre en effet s’édifie par un processus de création inscrit dans une histoire et dans une contemporanéité qui en informent les singularités. Comme le notent les auteurs de Faire l’art, « la question de l’historicité du « faire » se révèle donc cruciale pour saisir et contextualiser finement les différences et les discontinuités des modes de création artistiques, d’où l’utilité d’élargir l’échelle temporelle d’observation. » (p. 15). Les sociabilités que mobilise tout processus de création doivent aussi être prises en compte. Si elles jouent un rôle essentiel en arts, ou dans les arts du spectacle vivant, ce qui pose d’ailleurs de redoutables questions portant sur l’auctorialité, elles ne sont pas absentes du domaine de la littérature. Inscrites dans le grain même du texte, dans le bruissement de sa voix, elles en ont sans doute orienté la dynamique inaugurale ainsi que son développement. Analyser les processus de création en ce sens ne peut éviter de s’interroger sur cette articulation du singulier et du collectif, ainsi que, par extension, sur le statut et le rôle de la communauté.
Le processus de création et ses protocoles peuvent ainsi être définis comme une trajectoire (non rectiligne) qui naît d’un projet et va vers sa réalisation sous la forme du produit, médiatisée par un désir qui la détermine. Ils relèvent donc d’une approche plurielle qui pourrait conjoindre critique littéraire, sociologie, histoire et psychanalyse enfin, non pour interroger le désir du créateur et ses sources, mais pour mettre en valeur des manières de faire, comme le suggèrent à la fois Freud dans un petit texte très éclairant, « Le créateur littéraire et la fantaisie », et Winnicott dans Jeu et réalité.

Bibliographie
Didier Anzieu, Le Corps de l’œuvre, Gallimard, 1981
John Dewey, L’Art comme expérience, Folio Gallimard, 2010
Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie », dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, 1986
Irina Kirchberg et Alexandre Robert, Faire l’art – analyser les processus de création, « Logiques sociales », L’Harmattan, 2016
Article ci-joint : « Les œuvres au risque de la contrainte », de Laurence Gobel, PUF.
Winnicot, Jeu et réalité, Folio Gallimard, 2002

Pour citer cet article :
LAPEYRE, Chantal, "Processus de création et protocoles", entrée critique, episte [en ligne], mis en ligne le 3 août 2019.