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Réflexivité

Que désigne la notion de réflexivité en création littéraire ? éléments pour une définition/histoire

par Violaine HOUDART-MEROT

Le mot « réflexivité » renvoie à des usages très divers, tout comme le terme de réflexion dont il est issu, mais il n’apparaît qu’en 1857 et « est employé spécialement en philosophie, en mathématiques, en psychologie, dans les sciences humaines ». Il importe de revenir aux sens multiples du terme de réflexion. Selon Alain Rey, réflexion est d’abord employé en mécanique. « Il désigne le phénomène par lequel un corps est renvoyé par un obstacle », avant de se spécialiser en optique au XIVe siècle. Le mot prend ensuite métaphoriquement « un sens intellectuel » à partir du XVIe siècle et surtout du XVIIe, où il est utilisé pour parler du « retour de la pensée sur elle-même en vue d’examiner et d’approfondir une donnée de la conscience spontanée » (premier emploi en1637, Descartes selon le dictionnaire Alain Rey). Dans le Trésor de la langue française, réflexivité est défini comme une « réflexion se prenant elle-même pour objet ».
Quant à l’adjectif réflexif, il a pris, dès 1612, le sens de « propre au retour de la conscience sur elle-même » (Dictionnaire historique A. Rey). C’est ce sens que l’on retrouve dans la notion grammaticale de pronom réfléchi.
Même si le terme n’existe pas encore, on peut ainsi trouver à la notion de réflexivité, une origine philosophique lointaine : le Γνῶθι σεαυτόν de Socrate, inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, « Connais-toi toi-même ».

Mais en littérature et plus généralement dans les arts, la naissance de la réflexivité, selon l’analyse qu’en fait Jean-Marie Schaeffer , est liée à l’esthétique spéculative du romantisme, elle-même liée à la philosophie romantique. S’appuyant sur la lecture du fragment 16 de l’Athénée (revue du cercle d’Iéna) de Friedrich Schlegel, il distingue cinq aspects de la réflexivité : Réflexivité fonctionnelle (ou autotéléologique) selon laquelle l’œuvre d’art a sa finalité en elle-même ; la réflexivité critique qui abolit la frontière entre critique et création (L’art serait toujours en même temps la critique réflexive en acte de la littérature ou de l’art) ; la réflexivité transcendantalisante (discours qui thématise ses propres conditions de possibilité ; la réflexivité spéculaire (l’artiste se réfléchissant en lui-même à l’infini) et enfin la réflexivité déconstructrice, avec une composante ironique, associée à l’ensemble des procédés par lesquels la poésie est en même temps subversion de la poésie.

C’est ensuite la sociologie et plus largement les sciences sociales qui s’emparent de cette notion. L’article de Denis Saint-Amant, « Réflexivité », publié dans Le lexique socius , souligne le rôle de Pierre Bourdieu dans l’exigence d’une démarche réflexive dans ses travaux, notamment dans Science de la science et réflexivité (2001). Le sociologue, écrit-il, y « expose la nécessité de soumettre la science à une analyse historique et sociologique pour mettre en lumière les éléments extérieurs (contexte social, structure de l’état, économie) qui orientent la pratique scientifique ». Il montre aussi en quoi le sociologue Didier Eribon s’inscrit à la fois dans le prolongement de Bourdieu mais aussi d’Annie Ernaux dans Retour à Reims (2010). La démarche du sociologue qui se prend lui-même pour objet d’analyse rejoint ici celle de l’écrivaine, dans son projet littéraire d’auto-socio-biographie. Mais on peut considérer que la réflexivité en littérature est aussi d’un autre ordre et qu’Annie Ernaux use doublement de réflexivité dans son œuvre, nous y reviendrons plus loin.

Parmi les usages littéraires qui sont faits de cette notion de réflexivité aujourd’hui, il me semble qu’il faut distinguer :
- Le statut prêté à toute œuvre littéraire d’être autotélique, correspondant à la réflexivité fonctionnelle et critique selon Schaeffer, s’opposant à la tradition mimétique, référentielle de la littérature.
- La démarche d’auto-analyse propre à certaines œuvres autobiographiques comme celles d’Annie Ernaux (qui se rapproche d’une certaine manière de la démarche des sociologues)
- Les procédés d’écriture spécifiques à certaines œuvres, et particulièrement dans la littérature contemporaine : mise en abîme, métafiction, métalepses. Ces procédés sont souvent une manière d’insérer à l’intérieur de l’œuvre une réflexion sur l’œuvre en train de se faire ou sur une pensée de la littérature. Annie Ernaux relève également de cette catégorie, et dans cette mesure la dimension réflexive est double dans son œuvre : auto-analyse et réflexion sur sa conception de la littérature : on la trouve dans la conclusion des Années où elle parle du projet littéraire qu’elle tente de réaliser dans cet ouvrage, dans une mise en abyme semblable à celle de Proust dans Le Temps retrouvé qui est également présent en filigrane.
- Les journaux de création (Le Journal d’Antigone de Bauchau), entretiens (L’Ecriture comme un couteau d’Annie Ernaux), essais (La Vie poétique de Jean Rouaud) à travers lesquels les écrivains éclairent leurs œuvres, qu’il s’agisse de parler de la genèse de leur travail, de leurs processus d’écriture, de leurs intentions, de leur vision de la littérature. Dans ce type d’écrits, la dimension réflexive est clairement distincte de l’œuvre elle-même, mais prend des formes très diverses, avec des enjeux multiples.

La notion de réflexivité est en tout cas souvent associée à une série d’autres images : le miroir, le regard surplombant, le retour en arrière, la mise à distance, le dédoublement, qui renvoient peut-être toutes à l’idée d’être lecteur de soi-même ou d’associer des postures antagonistes, créative et critique à la fois.

Pourquoi et comment s’en saisir en recherche-création ?

Pourquoi cet impératif de réflexivité dans les nouveaux mémoires de « recherche-création », aussi bien en master qu’en doctorat ?
Il est d’abord légitimé par ce statut prêté à toute œuvre littéraire digne de ce nom d’avoir une dimension autotélique (réflexivité fonctionnelle) et de porter en soi une critique en acte de la littérature (réflexivité critique). Mais on ne saurait s’en tenir là et considérer que la production d’une œuvre créative se suffit à elle-même dans le cadre de ce type de mémoire. La demande qui est faite aux étudiants qui entendent s’engager dans une démarche diplomante, tout en bénéficiant (dans le cas du doctorat tel que nous le concevons à Cergy) d’un double accompagnement, universitaire et artistique ou professionnel, se rapproche plutôt de la dernière catégorie : l’essai réflexif distinct du travail créatif. Mais encore faut-il préciser de quel type d’essai réflexif il s’agit.

Une multiplicité d’enjeux

Cette demande faite dans un cadre universitaire, mais dans une visée d’accompagnement d’une démarche artistique, répond à différents objectifs, qui ne se situent pas sur le même plan :

-  être lecteur critique de soi-même (réflexivité critique), dans l’optique d’un travail de transformation et d’amélioration du travail créatif. Cette démarche a bien dans cette mesure une visée « générative » comme le dirait AMarie. Être capable de percevoir des influences, de les assumer ou de les refuser, de percevoir les faiblesses ou les points forts d’un projet et de sa mise en œuvre.
-  Être capable de parler de son travail dans une visée professionnelle : un écrivain est amené à défendre son œuvre.
-  Contribuer à une réflexion sur les processus de création dans une optique plus large d’apport à une communauté d’écrivains et de chercheurs. Il s’agit alors d’une visée théorique. Il s’agit alors de contribuer à une réflexion théorique sur la création littéraire et son fonctionnement.
-  Développer la capacité de penser la littérature (réflexivité fonctionnelle), dans une visée plus largement esthétique.

Comment s’y prendre ?

Nos collègues québécois et états-uniens (colloque des 13 et 14 décembre 2018) se méfient pour certains de cette dimension réflexive, considérant que l’étudiant n’est pas capable d’avoir un regard critique sur son travail, n’est pas le mieux placé pour cela, et qu’il peut même être dangereux d’être trop conscient d’un processus en partie inconscient et qui gagnerait à le rester : « devenir trop sur-conscient fige les choses » (Cole Swensen)
Faut-il pour autant renoncer à développer ou encourager un regard critique des auteurs sur leurs écrits ? D’une certaine manière, la démarche préconisée par Cole Swensen, professeure de création littéraire à l’université de Brown après avoir enseigné à l’université d’Iowa, favorise indirectement l’aptitude des étudiants à exercer cette posture de réflexivité. En effet, elle insiste beaucoup sur le fait que les ateliers qu’elle dirige sont consacrés à des lectures très attentives que chaque étudiant fait des écrits des autres. Devenir meilleur lecteur des écrits d’autrui et recevoir soi-même des retours sur son propre travail, de ses pairs me semble favoriser indirectement une aptitude à se regarder soi-même de manière distanciée. De même l’accompagnement par les professeurs-écrivains invite à une posture critique sur soi. C’est peut-être dans la manière d’accompagner, en le concevant, comme l’envisage Chantal Lapeyre à la manière d’un entretien d’explicitation, que la réflexivité peut être favorisée chez l’étudiant face à ses écrits.
Sans doute faut-il aussi distinguer le regard réflexif sur les processus d’écriture et le regard critique sur le travail en cours, sans doute plus problématique, mais néanmoins nécessaire pour permettre les phases de réécriture, quitte à prévoir que ces remaniements soient différés dans le temps. Pascal le disait à sa manière en affirmant « je ne puis juger d’un ouvrage en le faisant » (Pensée 465, édition Sellier) et en proposant d’agir comme les peintres qui s’éloignent par moments de leur tableau.

Bibliographie

Baron, Christine, « Réflexivité et définition du fait littéraire », Fabula, Atelier de théorie littéraire, mis en ligne le 20 avril 2007.
Bessière, Jean, Smeling, Manfred (dir.), Littérature, modernité, réflexivité, Honoré Champion, BLGC, Paris, 2002.
Bourdieu, Pierre, Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, "Cours et travaux", 2004.
Bourdieu, Pierre, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001.
Bréant, Françoise, « De l’écriture réflexive en formation. Entre psychanalyse et littérature », Cliopsy n° 10, 2013, p. 81-95.
Chupin, Yannicke, « Mutations du genre réflexif dans le roman américain des années 1990 à nos jours », Cahiers d’Agora n°1, mis en ligne le 10 mai 2018.
Dällenbach, Lucien, Le récit spéculaire. Essai sur la mise en abyme, Paris, Seuil, « Poétique », 1977.
Eribon, Didier, Retour à Reims, Fayard, 2009.
Genin, Christophe, Réflexions de l’art. Essai sur l’autoréférence en art, Paris, Kimé, 1998.
Gian Maria Tore, « La réflexivité : Une question unique, des approches et des phénomènes différents », Signata, 4 | 2013, p. 53-83.
Houdart-Merot, Violaine, La création littéraire à l’université, PUV, 2018, p. 116-118.
Laurens, Camille, Littérature et réflexivité : Camille Laurens en dialogue avec Gisèle Sapiro, Canal U, "Les rendez-vous littéraires : Écrire le monde, réfléchir l’écriture", Paris, EHESS / Maison de la Poésie, 2015.
Paquin, Louis-Claude, "les cycles heuristiques : une méthodologie de recherche-création", colloque de l’UQAM, mars 2014 ; vidéo en ligne : Abenavoli L., Méthodologie et partage du savoir : six entrevues-vidéohttp://archee.qc.ca/ar.php?page=art..., Les entretiens Archée.
Paquin, Louis-Claude, Méthodologie de la recherche-création, Notes de cours, licence Creative Commons Attribution, mis en ligne le 25 mars 2017.
Saint-Amand, Denis, « Réflexivité », in A. Glinoer et D. Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, Chaire EDISOC, licence Creative Commons Attribution, mis en ligne en 2014.
Schaeffer, Jean-Marie, « Esthétique spéculative et hypothèses sur la réflexivité en art », in J. Bessière et M. Smeling (dir.), Littérature, modernité, réflexivité, Paris, Honoré Champion, 2002, p. 15-27.
Schoentjes, Pierre, Poétique de l’ironie, Paris, Seuil, « Points essais », 2001.
Tore Gian, Maria, « La réflexivité : Une question unique, des approches et des phénomènes différents », Signata, 4 | 2013, mis en ligne le 30 septembre 2016.
Vermersch, Pierre, L’entretien d’explicitation en formation continue et initiale, Paris, ESF, 1994.

Pour citer cet article :
HOUDART-MEROT, Violaine, "Réflexivité", entrée critique, episte [en ligne], mis en ligne le 17 juillet 2019.

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