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Temporalités de la création

par Virginie GAUTIER

Cet axe vise à mettre en avant la question du temps dans le processus de création.
Il ne s’agit pas de placer l’œuvre achevée dans une historicité mais plutôt d’interroger la dimension temporelle du processus de création comme temps vécu.
L’axe se rattache par conséquent à l’entrée « Processus » que ces temporalités structurent. Ainsi qu’à l’entrée « Réflexivité » — celle-ci étant nécessaire pour produire un éclairage sur les temporalités à l’œuvre.

Définitions
Penser les temporalités du processus artistique c’est porter attention aux différentes phases de l’expérience de création, depuis le point de départ de la constitution d’une forme jusqu’à son achèvement. Temporalité évoque donc un séquençage du temps selon une séquence d’actes (au sens où « l’art renvoie à un processus d’action ou de fabrication », selon John Dewey, dans L’art comme expérience, (1934).
John Dewey évoque l’une de ces séquences, en parlant, par exemple, de « lieux de repos au sein de l’expérience » : « Chaque lieu de repos au sein de l’expérience correspond à une phase où sont éprouvées, absorbées et assimilées les conséquences de l’action antérieure. » (J. D. 2005, p.82). Ces lieux de repos induisent une attention à la temporalité car, comme il le souligne : « si nous nous déplaçons trop rapidement, nous nous éloignons du camp d’approvisionnement - du sens qui s’est construit - et l’expérience est alors perturbée, appauvrie et confuse. Si nous tardons trop après avoir dégagé un certain bénéfice, l’expérience se meurt d’inanition. » (J. D. 2005, p.82).

On pourrait encore reprendre la définition que donne J. Dewey de l’intuition, comme « rencontre de l’ancien et du nouveau » en laquelle une « sorte de prise de conscience s’opère instantanément sous forme d’une harmonisation rapide et inattendue qui […] agit comme l’éclair d’une révélation alors qu’il s’agit en fait de l’aboutissement d’une longue et lente incubation. », dans laquelle nous voyons combien la temporalité (phase de prise de conscience, phase d’incubation) est essentielle à la propriété (intuition). (J. D. 2005, p.311).
Cette définition de ce qu’est l’intuition, partie prenante dans la pratique, nous éclaire aussi sur l’importance de l’appréhension du temps dans la création, de ses différents moments, ses fulgurances et ses ralentissements, et la nécessité d’intégrer cette question du temps dans le processus.

Cette attention à l’expérience créatrice comme conduite opératoire, « construction d’actes et d’attentes » est aussi développée dans la poïétique de Paul Valéry. Elle a comme ambition : « D’une part, l’étude de l’invention et de la composition, le rôle du hasard, celui de la réflexion, celui de l’imitation, celui de la culture et du milieu ; d’autre part, l’examen et l’analyse des techniques, procédés, instruments, matériaux, moyens et supports d’action. » (« Discours sur l’esthétique », 1957). 

Cette conduite opératoire met en jeu une variété de propriétés que P. Valéry, aussi bien que J. Dewey rendent visibles. Ces propriétés sont : l’invention, le hasard, la réflexion, l’imitation (P.V.) ou encore la continuité, la tension, l’anticipation, le facteur de résistance, l’intuition, l’intention (J.D.) (cette liste n’est pas exhaustive).
Nous pourrions imaginer de relier ces propriétés (plus ou moins temporelles) à des phases opératoires dont la succession, en outre, est rarement linéaire et peut aussi être envisagée comme une figure particulière, subjective, heuristique, du processus créatif.
La liste ci-dessous permet de commencer à noter les phases et les propriétés à partir de celles relevées, entre autres, par les deux auteurs précités.

Voir aussi  : Gaston Bachelard, dans Intuition de l’instant, 1932 et La Dialectique de la durée, 1950. Son éthique du temps, dont il qualifie la substance en suite d’instants, leurs qualités, le condensé de réel qu’ils procurent, est possiblement à mettre en parallèle avec « l’intensité de l’échange » que constitue l’expérience créatrice (J.Dewey).

Voir aussi : Louis-Claude Paquin (professeur à l’UQAM, il enseigne notamment la méthodologie de la recherche-création dans le doctorat en Étude et Pratique des Arts). Dans son exposé « Les cercles heuristiques : une méthodologie de recherche-création », il énonce : « tout ce qui se présente à la conscience du chercheur participe au processus heuristique de la recherche, que ce soit de l’ordre : de la perception, du sentiment, de l’intuition, de la connaissance ». Il distingue ainsi des phases de travail : « engagement initial, immersion, incubation, illumination, explicitation, synthèse créative, validation ». (archive uqam.academia.edu).

Premières notations de séquences d’actes en : propriétés, phases et temporalités

SÉQUENCE D’ACTES PENDANT LE PROCESSUS DE CRÉATION

PROPRIÉTÉS
(plus ou moins temporelles)

  • Intention
  • Intuition
  • Énergie
  • Impulsion
  • Anticipation
  • Tension
  • Perception
  • Connaissance
  • Conservation
  • Intervalle
  • Continuité
  • Rupture
  • Conflit
  • Facteur de résistance
  • Invention
  • Vérifications
  • Attention
  • Occasion
  • Sérendipité
  • Contretemps
  • Accélérations
  • « Lieux de repos » (JD p.82)
  • « Etats de rêve » (JD p.320)
  • Latence (…)

PHASES
(toutes les phases étant liées dans une séquence d’actes)

  • Phase d’élaboration
  • Phase d’observation
  • Phase d’action
  • Phase de réception
  • Phase d’expérimentation
  • Phase d’ajustement
    (…)

TEMPORALITÉS
propriété(s) + phase(s), ordres et durées

.....

Dans l’optique générative
En littérature, la critique génétique travaille depuis longtemps à partir d’archives qui permettent peu de dimensionner la question du temps dans les processus de création. Or, comme le souligne Nicolas Donin, « un appel à la génétique « in vivo » a été formulé par Pierre-Marc de Biasi dès 1993 dans la section conclusive de son texte sur l’« horizon génétique » : « (…) Le chercheur peut aujourd’hui envisager d’étudier la création contemporaine, en allant observer et saisir son objet en temps réel dans l’espace même de sa genèse : auprès du metteur en scène qui tourne son film, dans le laboratoire de biologie ou d’astrophysique où travaillent les chercheurs, dans le cabinet d’architecte où s’élabore un projet d’immeuble. » (P.M. de Biasi, 1993, p.258)
Cette « recherche génétique sur le terrain » permettrait, y compris dans les écritures créatives en formation, de mobiliser cette dimension temporelle. Un bel exemple d’étude « in vivo » de créations musicales est d’ailleurs proposé par Nicolas Donin dans son article : « Quand l’étude génétique est contemporaine du processus de création : nouveaux objets, nouveaux problèmes » (revue Genesis n°31/2010 Composer).

D’autre part, le concept pourrait permettre de distinguer des temporalités individuelles et des temporalités partagées. Il pourrait s’étendre à une pratique non seulement créative mais à une pratique de la recherche-création, comme heuristique. (Voir dans quelles mesures il peut englober l’usage d’outils, de contraintes, de processus singuliers ?)
Il pourrait servir à définir des processus partagés entre différentes expressions artistiques.
Il pourrait aussi rendre visible un “savoir-faire” créatif.

Quelques ressources consultables sur temporalité de la création
 La journée d’étude dédiée à la « recherche et création : temporalités » (13 novembre 2014) à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (EnsadLab), dans la cadre du colloque « sujet digital : temporalités » organisé par Pierre Cassou-Noguès (EA 4008), Claire larsonneur (EA 1569) et Arnaud Regnaumld (EA 1569), et soutenu par le Labex-arts-H2H.
 Le projet « TEMPUS : temporalités de l’œuvre d’art visuel fixe », sur le site du LabexCAP (Laboratoire d’excellence Création Arts Patrimoines)
 La revue de sciences sociales et humaines Temporalités, notamment un article de Claire Labastie « Art, retard, hasard » dans Temporalités 24/2016 « Temporalités et sérendipité ».

Bibliographie
G. Bachelard, L’Intuition de l’instant, Paris, Stock, 1932
G. Bachelard, La Dialectique de la durée, Boivin, 1936, réédité aux P.U.F en 1950.
P.M. de Biasi, « L’horizon génétique » dans Les Manuscrits des écrivains, Paris, CNRS/Hachette.
P.M. de Biasi et A. Herschberg Pierrot (dir.), L’Œuvre comme processus, coll. « Génétique », Paris, CNRS éditions, 2017.
J. Dewey, L’Art comme expérience, (1934), Université de Pau, éditions Farrago, 2005.
L. C. Paquin, Méthodologie de la recherche-création [mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons 4.0 : Attribution – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification, en ligne sur son site : lcpaquin.com]
P. Valéry, « Discours sur l’esthétique », in Œuvres I, Paris, éditions Gallimard, 1957, p. 1311
P. Valéry, Ego Scriptor et petits poèmes abstraits, Paris, éditions Gallimard « Poésie », 1992.

Voir aussi la transcription des paroles du peintre Pierre Tal-Coat issues du film « Pierre Tal-Coat, l’atelier ouvert » de Michel Dieuzaide : « Ces œuvres qui sont là, elles sont en attente, mais c’est une attente si je puis dire bénéfique. Par le temps elles prennent une autre dimension. Elles s’équilibrent et il s’établit comme un appel. Mais je ne vais vers elles que selon mon humeur et aussi selon leurs propres humeurs (…) Il y a des choses qui lorsque je les ai faites pouvaient me sembler des impatiences où des choses désordonnées, qui après du temps passé, deviennent des choses, je puis dire, importantes. »
(Accès : https://www.youtube.com/watch?v=XC-UGNau54o&feature=share, consulté le 03/04/19).

Pour citer cet article :
GAUTIER, Virginie, "Temporalités", entrée critique, episte [en ligne], mis en ligne le 16 avril 2020.

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