Accueil > Écrivains-chercheurs > Stéphane Bouquet écrivain-chercheur, par Violaine Houdart-Merot

Stéphane Bouquet écrivain-chercheur, par Violaine Houdart-Merot

STÉPHANE BOUQUET

Les notes de bas de page et références bibliographiques sont dans le PDF.

Stéphane Bouquet, poète, scénariste et critique de cinéma, mais aussi traducteur et danseur, est à bien des égards un « écrivain-chercheur ».

Parce que, pour lui comme pour tout véritable écrivain, « l’art n’est pas l’art sans recherche ». Parce que les traces de cette recherche sont présentes à l’intérieur de ses oeuvres qui comportent toujours, peu ou prou, une « méditation sur elle-même » comme il le formule lui-même. Mais de surcroît son essai La cité de paroles pourrait être l’une des formes que peut prendre la dimension critique et théorique, voire réflexive dans les nouveaux doctorats de recherche-création : une étude très fouillée de poètes qui correspondent à ce qu’il attend de la poésie, ce qu’il expérimente lui-même dans ses écrits, et qui est donc, de manière oblique ou parfois directement, un art poétique personnel.
Et l’on peut voir aussi comment cette conception de la poésie se manifeste déjà dans ses œuvres (par exemple Nos amériques et Vie commune) qui, comme des arts poétiques en actes, sont porteurs de cette méditation sur la poésie.

La cité de paroles, un art poétique

Les treize chapitres qui composent La cité de paroles semblent aller à sauts et à gambades, un peu comme un essai de Montaigne, sans souci chronologique : l’essai s’ouvre sur « Peuple pédé poème », qui s’appuie sur Pasolini et d’autres écrivains homosexuels « communistes » du XXe siècle, se prolonge avec une étude sur Malherbe, puis Cavafis, suivie de la poésie médiévale, les poètes américains pragmatiques, rapprochant ensuite Baudelaire et Gus van Sant et confrontant finalement Leopardi, Pasolini et Rilke. Mais toutes ces analyses défendent bien la même idée, la même conception de la poésie. C’est d’abord l’affirmation d’une rencontre entre trois termes « Pédé poème peuple », autrement dit d’une association entre la dimension érotique (les amours homosexuelles, en l’occurrence ici), la dimension esthétique (la poésie) et la dimension politique (la foi dans le peuple, le communisme), qu’il observe chez un bon nombre de poètes homosexuels, triade présente également dans les œuvres poétiques de Stéphane Bouquet, mais plus largement dans beaucoup d’autres œuvres poétiques. Le « communisme » de ces poètes homosexuels (italiens, espagnols, américains…) y est défini comme « évidence même que nous sommes ensemble, ensemble et ainsi transformés dans le langage (métaphore) et dans le monde (métamorphose) » (p. 16)
Comme Malherbe (section 2), il pense que la poésie « est la danse », que la part du rythme, du corps, de l’énergie y sont fondamentales. Comme Cavafis, il constate que le poète doit renoncer aux « drachmes » et chercher la beauté dans la rue.
Surtout, il revendique la poésie comme art de la conversation. Les poètes qui sont convoqués, ceux dont il est proche, sont tous des poètes de « bas voltage » (p. 65), et non de « haut voltage », expression empruntée à Jean-Claude Pinson. Les poètes de bas voltage, écrit-il, « refusent l’hypothèse divine » et sont partisans de l’éthopoïétique : « Essentielle me semble ce concept d’éthopoïos, d’idée que la poésie ce n’est pas d’abord la production d’un texte, mais d’une vie » (p. 65). La poésie n’a pas pour objet de produire de l’art mais de la vie, de « faire commerce » au sens du XVIIe siècle comme au sens contemporain (titre de la quatrième section).
Stéphane Bouquet va donc ici résolument à l’encontre de la vision largement répandue depuis la fin du XIXe siècle d’une poésie autotélique. À l’opposé de la conception mallarméenne, il affirme que la poésie n’est qu’un moyen, se réduisant même à la fonction phatique : parler pour ne rien dire, pour entrer en contact avec l’autre, parler de la météo, la météo qui remplace les dieux. Mais cette fonction phatique est en même temps « condition de l’existentiel, de la possibilité de l’affect ou de la sensation de vivre ». La visée de la poésie est donc la « fraternité » : le « seul poème valable », écrit-il dans le chapitre « fraternité » est « cette sorte de jeu collectif, cette sorte de total entrelacement collectif de la langue ».
Dans la section « Médiévales », il rappelle qu’un texte au Moyen-âge était production en acte, réécriture permanente et anonyme, et il revendique à son tour une conception du poète inscrit dans la collectivité, réécrivant. Il s’y essaie d’ailleurs en proposant lui-même une réécriture de Bernard de Ventadorn, mise en pratique personnelle de la conception médiévale. La poésie tel qu’il la conçoit est l’art du « papotage » pour construire un monde commun…
Et l’on comprend alors le titre de ce recueil, La cité de paroles, titre qui est un double emprunt, à la façon médiévale, d’une part à Platon dans la République, d’autre part à l’ouvrage de Stanley Cavell intitulé Cities of words. La poésie, pour Stéphane Bouquet, est une conversation, un dialogue, un échange de mots qui permet de « faire cité ».

Les artistes convoqués

Stéphane Bouquet se construit ainsi une sorte de communauté de poètes de bas voltage, communauté cosmopolite dont les membres sont italiens (Pier Paolo Pasolini, Curzio Malaparte), espagnols (Federico Garcia Lorca, Luis Cernuda), grecs (Constantin Cavafis), anglais (Christopher Isherwood), communauté ouverte aussi à un patrimoine ancien (Ovide, les poètes du Moyen-âge, Malherbe, Baudelaire, Rimbaud…). Mais ce sont surtout les poètes américains, qu’il connaît particulièrement bien pour en avoir traduits certains (Robert Creeley, Paul Blackburn, Peter Gizzi) qui sont au cœur de sa réflexion, qu’il s’agisse de poètes homosexuels « communistes » (Hart Crane p. 13, Jack Spicer, p. 25, Frank O’Hara, 26) ou des « poètes du quotidien » qu’il étudie dans la section intitulée « démocraties du poème ». Parmi ces poètes « about the thing », pragmatiques, il cite Wallace Stevens, William Carlos Williams, Charles Reznikoff, James Schuyler, Jack Spicer, Lorine Niedecker. Une poésie qui n’est pas séparée des autres arts et notamment de la danse qui s’affirme aussi comme démocratique (p. 90). « Le poème démocratique, écrit-il, produit de l’égalité dans le langage et sur la page » (p. 91). Suivent des analyses fouillées des « procédures de démocratisation » de ces poèmes. Ceux de Gertrude Stein qui réhabilite le « petit peuple des mots » et propose une « grammaire politique » ; ou de Ted Berrigan avec sa réflexion sur la propriété privée et son usage des guillemets ; ou encore l’usage très singulier de la parenthèse chez E. E. Cummings.
L’essai cite des passages, quelquefois dans la langue d’origine, propose ses propres traductions, jongle entre les langues, et cette dimension plurilingue est présente aussi dans son œuvre poétique. Ainsi, dans Nos amériques, la langue anglaise effleure à de nombreuses reprises, avec des expressions souvent reprises aussitôt en français.
C’est une écriture d’essayiste, qui s’autorise parfois une énonciation à la première personne, une implication plus personnelle, avec un certain humour, par exemple à propos de James Schuyler qu’il n’a pas connu, il imagine « J’aurais pu être son amant » (p. 136).

Nos amériques ou la mise en œuvre de cet art poétique

Cet art de la conversation, ce désir de construire un monde commun, ce goût pour la fraternité et le pluriel, on les trouve à l’œuvre dans des ouvrages dont les titres mêmes sont parlants : Le Mot frère (2005), Un peuple (2007), Nos amériques (2010), Vie commune (2014), tous parus aux éditions Champ Vallon.
Ainsi, Nos amériques (sans majuscule, ce qui n’est pas anodin) n’est pas seulement le récit d’un séjour, et même de plusieurs, à New York. C’est en même temps une conversation « commune » où le pluriel et le nous dominent. Il est question de crépitement de sauterelles ou de grues effondrées, de neige ou de « matin chaud », d’amour, de rencontres, de dialogues entendus ou d’adresse à un autre : « plusieurs personnes parlent, des je ou il elle, afin qu’on soit sûr que la conversation est bien commune et le quasi-bonheur mondialisé », écrit S. Bouquet en quatrième de couverture. La forme varie d’une section à l’autre, tantôt versets, tantôt tercets ou vers libres, tantôt prose.
Mais Nos amériques contient aussi une méditation sur la poésie, notamment dans le très beau « cahier de méditation ». Ainsi on trouve p. 79 une réflexion sur l’amour, sur le mot Liebe en allemand, et ses quatre traductions en grec ancien, dont Eros, qu’il présente comme le dieu de la vie. On pourrait dire de la poésie de S. Bouquet qu’elle est une manière d’hymne au dieu Eros, en qui il voit le « dieu de la vie même et du désir, dieu « couché de tout son long sur le réel » (p. 79). Et la langue de Stéphane Bouquet est précisément celle de la vie même, « couchée de tout son long sur le réel », mêlant les différents registres de la conversation aujourd’hui, SMS, mélanges de discours, dialogues, aphorismes, récits, notations brèves, fragments d’élégies. Il s’agit bien d’une conception poreuse de la poésie, accueillant le récit, le dialogue théâtral, le scénario de cinéma, l’hymne. Porosité des tons aussi, tantôt élégiaque, tantôt trivial, au plus proche de la sensation, avec des pointes d’humour, tout comme dans La cité de paroles.

Vie commune ou la « vivance des choses »

Comme Nos amériques, Vie commune est porteur d’un art poétique et fait écho à La cité de paroles : « Il faudrait toujours se poser sur la vivance des choses », écrit S. Bouquet p. 17. Et il ajoute un peu plus loin, dans la même page :

[…]. Finalement poète =
l’infatigable fabricant
de phrases-parois derrière lesquelles se cacher pour tout ré-apaiser calmement,

La porosité y est encore plus revendiquée, puisque l’ouvrage contient trois poèmes, regroupés sous le titre « Fraternellement », suivis d’une pièce de théâtre, « Monstres » et de trois récits, « Les trois sœurs ». Mais les poèmes ont une dimension narrative, la conversation concerne aussi bien les poèmes que les dialogues théâtraux, certaines scènes fonctionnent comme des récits et se font méditation sur l’amour ou la mort. La pièce de théâtre met également en scène une écrivaine rédigeant l’histoire de ce collectif de jeunes gens, appelé provisoirement « À bas dieu, vive nous » (p. 74). Quant aux trois récits, inspirés de la pièce de Tchékov, ils intègrent des dialogues et le je et le tu s’y mêlent à la troisième personne. Ces formes brouillées font écho au désir de conversation et de « cité de paroles ».
La poésie, au sens élargi que revendique S.Bouquet, y apparaît comme lutte et remède contre une solitude qui parcourt le recueil : « odeur intense de la solitude » dans le premier poème, « Je déclare la solitude ouverte » dans le second poème ; solitude que les onze s’efforcent de vaincre dans la pièce « Les Monstres » grâce au choix d’une « maison à squatter » (55) et d’une vie commune à onze ; solitude à nouveau dans les trois récits qui mettent en scène trois personnages de femmes qui tentent, de diverses manières, d’échapper à la solitude. De même les mots sont là pour « surpasser l’odeur intense de solitude : « J’ajoute juste des mots à des jours/ en espérant y trouver la raison de surpasser l’odeur intense de solitude » (p. 10). L’ouvrage, sous ses multiples facettes, interroge donc la possibilité de « vie commune », et fait écho au psaume 133, cité par l’un des personnages de la pièce : « Qu’il est bon et qu’il est doux, voyez, d’habiter comme des frères ensemble ». C’est bien, comme dans La cité de paroles, la fraternité et le « fraternellement » qui tentent de conjurer cette solitude. La porosité et le commun ne concerne donc pas seulement les genres mais aussi l’art de vivre.

La lecture de Vie commune, comme celle de Nos amériques est donc éclairée, explicitée et d’une certaine manière théorisée par la cité de parole, tout comme La cité de paroles trouve une mise en œuvre pratique dans ces deux ouvrages qui l’ont précédé. On y observe la même osmose entre le poétique et le politique, la même quête de vie commune, la même recherche de « poèmes du quotidien », d’écriture au plus près de la « vivance des choses » (Vie commune, p. 17).

Pour citer cet article :
HOUDART-MEROT, Violaine, "Stéphane Bouquet écrivain-chercheur", fiche "écrivains, episte, [en ligne], mis en ligne le 6 février 2020.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.