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La notion d’endeuillement créatif

par Pierre-Louis FORT

Que désigne le terme ?

Selon Le Grand Robert de la langue française, le terme « endeuiller » (1887) signifie au sens premier « plonger (quelqu’un) dans le deuil » (en raison d’un ou de plusieurs décès) et, au sens figuré et littéraire, « emplir de tristesse, produire une impression de deuil ». L’« endeuillé(e) » est alors celui ou celle qui éprouve ou manifeste la douleur du deuil, se retrouvant « empreint de tristesse ».
L’ « endeuillement » (situation de celui/celle qui est endeuillé) est intimement en liaison avec le « travail du deuil » (Freud) que Laplanche et Pontalis résument comme étant le « processus intrapyschique, consécutif à la perte d’un objet d’attachement, et par lequel le sujet réussit progressivement à se détacher de celui-ci ». Dans Deuil et Mélancolie, Freud précise que ce travail intrapsychique conduit le « moi, pour ainsi dire, obligé de décider s’il veut partager ce destin [de l’objet perdu], considérant l’ensemble des satisfactions narcissiques qu’il y a à rester en vie, [à] se détermine[r] à rompre son lien avec l’objet anéanti ».

Freud, « Deuil et mélancolie », 1917.
J. Laplanche et J. – B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, Quadrige, 1998.

Pourquoi et comment s’en saisir en recherche-création ?

L’ « endeuillement » - qu’on pourrait préciser par l’adjectif « créatif » - pourrait s’originer dans cette définition psychanalytique pour devenir opératoire en recherche création. Il ne s’agit pas ici de parler du blocage liminaire, objet d’articles portant sur « la maladie honteuse de l’écrivain : la panne, le blocage, le spectre hideux de la page blanche » mais bien plutôt du doute lié au projet dans son avancement et sa réalisation même qui conduirait à l’abandon d’un premier projet pour en susciter un nouveau (qu’il soit radicalement différent ou remaniement partiel).
En recherche-création, l’« endeuillement-créatif » serait à saisir et interroger non seulement dans le processus créatif lui-même mais aussi dans ses traces, qu’on pourrait envisager de façon génétique (brouillons) ou déclarative (entretiens ou livres permettant d’entrer dans l’atelier de l’écrivain). A ce sujet, on pourrait citer Annie Ernaux avançant dans la préface de L’Atelier noir qu’écrire (et, certainement, créer), c’est être conscient que « la réalisation ne ressemblera pas au projet » (nous soulignons).

Alain Beuve-Méry et Florence Noiville, « Quand l’écriture se dérobe », Le Monde, 20 janvier 2011.
Annie Ernaux, L’Atelier noir, Editions des Busclats, 2011.

Dans l’optique générative, que devient le concept ?

Le terme « endeuillement créatif » pourrait désigner la phase au cours de laquelle l’activité de recherche-création suscite une crise réflexive qui conduit à une élaboration psychique visant à réévaluer l’objet créatif (qu’il soit projet, protocole ou processus). Autrement dit, il y aurait confrontation à la perte de cet objet premier (dans son excellence, sa réalisation, sa nature même). Cet arrêt critique, tout comme c’est le cas dans le travail du deuil accompli, amènerait celui/celle qui écrit/crée à « rompre son lien avec l’objet anéanti » en tant qu’il était une première projection dont l’avancée a redéfini les contours : il s’agirait ainsi de considérer le projet initial - objet clos et fantasmé - comme définitivement perdu pour mieux le déplacer dans un nouvel objet d’investissement de recherche-création, en mouvement et en adéquation avec la réalité.

Pour citer cet article :
FORT, Pierre-Louis, "La notion d’endeuillement créatif en recherche-création", entrée critique, episte [en ligne], mis en ligne le 3 août 2019.

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