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Œuvre et processus critique

Œuvre et processus critique

par Corinne Blanchaud

Que désigne le terme d’œuvre ?

Si l’on considère ses sens concrets, le terme « œuvre » réfère, d’une part, dans un usage ancien, à l’agriculture et désigne une mesure de terre arable, « ce que l’on peut labourer en un jour » (Guérin, 1892 : TLF), d’autre part au bâtiment, où il sert aussi de repère de mesure : la mesure « dans l’œuvre » ne comprend pas l’épaisseur des murs, la mesure « hors d’œuvre » ou « hors œuvre » l’inclut. Le terme permet ainsi d’identifier des parties précises du bâtiment et participe d’expressions telles que « travailler en sous-œuvre », c’est-à-dire réparer les fondations sans toucher à l’élévation des murs, ou « faire le gros œuvre », bâtir les murs porteurs d’une bâtisse. Employé dans le vocabulaire de la marine, il désigne les parties de la coque situées au-dessus (« œuvres mortes ») ou au-dessous (« œuvres vives ») de la ligne de flottaison. Littré le présente également comme un terme d’eaux et forêts : les « bois d’œuvre ou à œuvrer » sont « les bois autres que les bois de chauffage » et indique en outre qu’il peut aussi désigner des outils de taillandier nommés des « œuvres blanches »
Dans tous ces usages concrets du mot est connotée une action et le résultat d’une action humaine : la mesure, la tâche du maçon, l’attention du marin, l’action du menuisier, etc. L’article de Littré ouvre du reste ainsi la définition : « Ce qui est fait et demeure fait, à l’aide de la main » et c’est par celle de « Activité, travail » que s’ouvre celle du Grand Robert. L’œuvre n’est donc pas séparable de l’idée d’agir, d’entreprendre et s’appliquer à une tâche humaine - ou, par métaphore, divine -, et désigne aussi bien ce qui en résulte (il est notable que l’article du Grand Robert n’introduise cette idée de résultat connotée par l’œuvre qu’en quatrième position). Le terme fait ainsi signe à la fois vers l’action (la tâche, l’entreprise) en cours de déroulement et vers le résultat, le produit achevé.

Pourquoi et comment s’en saisir en recherche-création ?

Dans son supposé achèvement même s’inscrit l’action de l’œuvre et c’est bien, dans le domaine de l’art, une telle appréhension de l’œuvre - en tant qu’agissante, ayant été agie et destinée à agir et, au fond, à être toujours agie - qui pourrait bien être pertinente en recherche-création. Elle privilégie en effet la multiplicité et l’incertitude des rapports qui traversent l’œuvre de création, et installe le discours critique comme l’un d’entre eux, lui-même incertain, inachevé. Il s’agira donc de modéliser une approche de l’œuvre et une mise en œuvre du discours critique comme processus en action, inachevés, non linéaires, « entretiens infinis », en poursuivant, d’une certaine manière, en recherche-création, les voies ouvertes autrefois par Blanchot et Barthes.
Il se peut notamment qu’une telle approche puisse s’appuyer - en l’état de la recherche il est encore difficile de l’affirmer – sur la distinction faite entre livre et œuvre par Maurice Blanchot (L’Espace littéraire), et l’œuvre et le discours critique considérés comme tentatives perpétuelles, sur l’idée de commencement vécue et questionnée par Barthes dans ses cours (voir : La Préparation du roman).
S’appuyer également sur l’idée-force de Blanchot – et chez Bonnefoy (voir L’Arrière-pays notamment) - de la part obscure dans l’œuvre, ce qui échappe, appartient au secret inatteignable de l’oeuvre.

Dans l’optique générative, que devient le concept ?

L’inachèvement, le provisoire réfèrent tout autant à la partie « découverte », visible, les « œuvres mortes » pour reprendre le terme des marins, qu’à celle qui a été recouverte, les « œuvres vives ». A celle-ci appartiennent l’effet palimpseste et les seuils, reconnus par Genette dans l’approche critique, parties « sous-œuvre » et « hors œuvre » pour ainsi dire.
Il n’y a pas lieu, par conséquent, de déconstruire la notion d’oeuvre mais de l’appréhender et l’orienter autrement dans la perspective du processus (en retirant à ce dernier terme la linéarité qu’il connote) : une vue située depuis la recherche-création où l’œuvre n’est plus considérée comme unité de convergences mais plutôt comme un croisement, provisoire et incertain, de rapports non pas centrifuges mais diffus, et se perdant dans l’obscur.
Considérer le discours critique qui épouse l’obscur.

Prolongement et commentaires.

Situer la notion d’œuvre comme processus dans l’étude des processus d’écriture et le discours critique implique :
-  l’œuvre et le discours sur l’œuvre dans la profondeur du temps, d’existence et séculaire comme prise de risque et source de modifications profondes du sujet ;
-  le statut de l’œuvre posthume ;
-  les supports et les formats (génétique ; dispositifs ; visible/invisible (le référentiel imaginaire) ;
-  le rapport au marché (voir Sollers) : disponibilité de l’art ou indisponibilité de l’art à un langage autre ;
-  la position de l’artiste (a-sociabilité ? réconciliation ? conciliation ?)

Situer la notion d’œuvre comme processus dans l’observation des pratiques d’écriture créative à l’université implique :
-  l’œuvre, ne constitue pas un ensemble clos, ne peut être considérée comme un but, un objectif/objet à atteindre pour l’écrivain ou dans l’imaginaire du lecteur ;
-  parallèlement à l’écriture, l’analyse de la place de l’œuvre et du statut d’écrivain (projection) ;
-  mise en forme d’outils critiques (provisoires ? inachevés ?)

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Quelques textes utiles à cette réflexion :
o BARTHES, Roland, La Préparation du roman, Seuil, 2015.
o BLANCHOT, Maurice, L’Espace littéraire, Gallimard, 1955.
o BLANCHOT, Maurice, Le Livre à venir , Gallimard, 1959.
o BLANCHOT, Maurice, L’Entretien infini, Gallimard, 1969.
o DE BIASI, Pierre-Marc & HERSCHBEG-PIERROT, Anne (dir.), L’œuvre comme processus, Paris, CNRS éditions, 2017.
o GENETTE,Gérard, Figures…1962-1972 et 2002-2004 ; Palimpsestes, 1982 ; Seuils 1987, Paris, Le Seuil.
o GLEIZE, Jean-Marie, A noir. Poésie et , essai/Seuil, 1992.

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Pour citer cet article :
BLANCHAUD, Corinne, Œuvre et processus critique, entrée critique, episte [en ligne], mis en ligne le 3 août 2019.

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